Bernard Ugueux

 

 

Un texte de Bernard Ugeux
dans Traverser nos fragilités, Ivry-sur-Seine, L’Atelier, 2012, p. 135-136.

 

 

 

Accompagner la fragilité de l’autre

 

Ce texte fait surtout allusion à des situations de maladies, mais il peut fort bien être lu pour des situations de grande précarité.


L’expérience de la souffrance n’est pas la même expérience que celle de la misère (voir ce qu’en dit le père Joseph Wresinski), mais l’attitude de celui qui se fait proche du souffrant ou du très pauvre est très comparable.

 


Accueillir la fragilité, c’est oser la vulnérabilité. Il a été question de déplacement dans l’attitude du soignant ou de la personne en relation d’aide. Se déplacer signifie quitter un lieu connu pour se diriger vers un « ailleurs ». C’est donc prendre le risque de perdre certains de ses repères, d’être confronté à la nouveauté. Face à la souffrance et à la fragilité de l’autre, nous sommes sans cesse renvoyés à nos propres fragilités. Nous aussi, nous nous sommes construit une représentation de la bonne santé, des causes de la maladie et de ce qui favorise un « retour à la santé ». Certaines de ces représentations sont issues de notre milieu social, de notre culture, de notre religion ou de notre propre expérience de la souffrance. D’autres ont pu nous être inculquées durant notre formation.

 

Un exercice toujours bénéfique consiste à prendre conscience de nos propres représentations et de notre façon de les mettre en œuvre dans notre pratique. Dans tout accompagnement, nous nous appuyons sur un référentiel, c’est-à-dire un ensemble de représentations et d’attitudes censées nous aider à interpréter des signes (ou des symptômes), à approcher une personne souffrante de façon juste et à l’accompagner dans son expérience de fragilité. Ce référentiel nous sert de cadre pour entrer en relation avec la personne en demande et assurer la plus juste approche de celle-ci. Toutefois, ce cadre n’en est qu’une parmi d’autres, il n’est pas exhaustif et n’a pas la même pertinence dans toutes les situations. On le vérifie au cas par cas, et à plus forte raison quand il existe une importante différence socioculturelle ou religieuse entre les personnes en présence. Ce n’est pas sans raison que chaque religion a ses aumôniers et que ceux-ci sont rarement polyvalents.

 

Il est donc important de garder une attitude de profonde humilité face au mystère de la personne aidée et un regard distancé par rapport au référentiel dont nous nous servons. En tout accompagnateur débutant sommeille un sauveur, habité par la tentation de fournir une solution ou une réponse satisfaisante dans toutes les situations. Avec l’expérience, nous découvrons un certain nombre de réalités telles que :
c’est le patient qui a la meilleure perception de son propre état ;
la souffrance de l’autre nous sera toujours inaccessible ;
le silence accompagné d’un geste est parfois plus important que toute parole de consolation, etc.

 

Nous découvrons aussi l’importance de la justesse dans ce type de relation : arriver à être suffisamment concerné pour ressentir de l’empathie, et assez distancié pour ne pas se laisser envahir par une souffrance qui ne nous appartient pas. C’est aussi oser nous rendre vulnérable. Nous avons vu que la vulnérabilité n’était pas la fragilité et qu’elle nous demandait d’être assez « fort », d’avoir été suffisamment loin dans l’apprivoisement de nos propres fragilités pour nous exposer à la fragilité de l’autre sans nous laisser déstabiliser ou détruire par elle. Sans doute est-ce aussi une grâce à demander.