« Dilexi te » :
Des chrétiens en précarité s’emparent
du texte de Léon XIV sur les pauvres
Au Vatican, le 16 novembre 2025. Le pape Léon XIV célèbre une messe pour le Jubilé des pauvres à la basilique Saint-Pierre. Vatican Media / Catholic Press Photo
Introduction par Emmanuel Pellat
Pour remettre les pauvres au centre de la vie chrétienne, comme le demande le pape Léon XIV, il faut commencer par les écouter. Comment réagissent-ils à l’exhortation apostolique Dilexi te ?
Pourquoi nous l’avons fait ?
Il existe au sein de l’Église de France un mouvement de fond qui n’est pas étranger au mystère de Noël : si les pauvres ne sont pas encore au premier rang, ces bergers de nos paroisses – souvent plus sensibles aux propos radicaux du Christ – y trouvent un peu plus leur place. En 2013, les évêques leur avaient donné une place d’honneur lors de Diaconia, un grand rassemblement à Lourdes – cette crèche à ciel ouvert. Depuis, des services de la diaconie essaiment dans les diocèses. Leur mission ? Remettre les pauvres au centre de la vie de l’Église.
Après la publication de Dilexi te, première exhortation apostolique signée de Léon XIV, de nombreux commentaires ont été faits. Mais qui a interrogé les pauvres, eux-mêmes, pour savoir ce qu’ils pensent de ce texte ? « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant », affirmait au IIe siècle saint Irénée de Lyon. Quelle meilleure occasion que Noël pour honorer les plus pauvres, en commençant par les écouter ? Aussi avons-nous demandé à trois groupes de chrétiens du quart-monde de lire et de commenter trois passages, choisis avec eux, de ce premier document magistériel du pape.
Pour nous aider, nous nous sommes tournés, entre autres, vers des groupes appelés « Place et paroles des pauvres ». La plupart sont membres d’un réseau extraordinaire : le réseau Saint-Laurent, accompagné par le Secours catholique. Plus de 150 groupes de chrétiens, répartis à travers la France, qui partagent régulièrement la parole de Dieu avec des personnes du quart-monde. Ils sont comme les « enfants spirituels » du père Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde. Leur conviction ? Les pauvres sont les bergers de la parole de Dieu. Les premiers en chemin. Ils sont la clé d’une « Église pauvre pour les pauvres », qui commence, comme dit Léon XIV, « par aller vers la chair du Christ ».
Emmanuel Pellat (journaliste à La Croix)
« Il fallait que Dieu m’aime pour que je puisse traverser toutes ces épreuves. »
Les membres de La Pierre d’Angle à La Flèche (Sarthe), groupe de chrétiens du Quart Monde qui se réunit tous les quinze jours pour partager autour de la parole de Dieu.
« “Je t’ai aimé” (Ap 3, 9), a dit le Seigneur à une communauté chrétienne qui n’avait ni importance ni ressources, contrairement à d’autres, et qui était exposée à la violence et au mépris » (Dilexi te, n. 1).
Mireille et Véronique s’exclament : « Pourquoi il dit “je t’ai aimé” et non pas “je t’aime” ? » Bizarre ! On est dans le passé ? Véronique ajoute : « Je t’aimais fort quand je n’allais pas bien et maintenant que je vais mieux, j’en aurais moins besoin ? Mais quand on connaît le bon Dieu, ce n’est pas possible. Moi, je suis sûr qu’il nous aime toujours. Je sais qu’on est petit, on a peu de pouvoir. Mais j’ai toujours cru en Dieu. On vit des belles et des mauvaises choses mais si je ne croyais pas en Dieu je serais au fond du trou. »
Mireille raconte : « J’étais d’une famille athée, Jésus, Dieu : négatif, pas question. On vivait dans une maison où il n’y avait rien, pas d’eau, pas d’électricité, pas de chauffage. Orpheline de père, ma mère ne s’occupait pas de nous, et Dieu je ne connaissais pas. J’ai fait ma vie : mariée, des enfants, mais j’ai été fort malheureuse avec mon compagnon. J’ai continué seule avec mes enfants ; deux fois j’ai voulu me suicider. Mais j’ai senti comme une présence à côté de moi, qui me disait : “Non ce n’est pas une bonne solution.” Puis, grâce à mon frère qui m’a amenée à La Pierre d’angle, j’ai été touchée en plein cœur. Ma vie a complètement changé. »
Véronique renchérit : « Dieu, je ne le connaissais pas, mais pour Jésus je posais des questions à ma famille d’accueil. J’étais passionnée par une bible illustrée de sa vie. J’ai demandé à ma famille d’accueil d’être baptisée, elle m’a dit qu’elle n’en avait pas le droit. Je me suis dit : je le ferai un jour. Et en 2000 est arrivé le jour de mon baptême. Ce qu’on ressent dans nos tripes, peu de gens peuvent l’imaginer. Le baptême, waouh ! Ce fut une grosse joie. »
Mireille poursuit : « Je ne sais pas pourquoi j’ai été baptisée bébé. En tout cas, il fallait que Dieu m’aime pour que je puisse traverser toutes ces épreuves. Maintenant je me rends compte que s’il n’avait pas été là, je ne sais pas où je serais. Avec le réseau Saint-Laurent, on est allés en Israël, et c’est vraiment dans le Jourdain que pour la première fois j’ai vécu mon baptême. Là je me suis sentie aimée ! »
« Il faut aider l’Église à mieux recevoir les pauvres. »
Des membres de La Pierre d’angle à Paris :
Bernard, Anne, Jean-Luc, Sophia, Claudine, Lynda, Hélène, Dominique, Jean-Claude et Maryvonne.
« Si les hommes politiques et les professionnels n’écoutent pas (les pauvres), la démocratie s’atrophie, (…) se désincarne en laissant le peuple en dehors, dans sa lutte quotidienne pour la dignité, dans la construction de son destin”. Il en va de même pour les institutions de l’Église. »
(Dilexi te, n. 81).
« Être pauvre, c’est quelqu’un qui n’a pas de pouvoir, qui compte pour rien du tout, quelqu’un qui est rejeté par la société. Mais c’est un beau mot, “pauvre”, parce que Jésus est né pauvre. Moi, je dis, le mot “pauvre” dans la Bible, c’est de la tendresse, parce qu’il y a quelque chose que Dieu nous met dans notre cœur, et ça vaut mieux qu’une belle maison, c’est une richesse du cœur. »
« Les gens de pouvoir, les gens d’argent, ils sont obligés de rester dans ce qu’ils font, ils ne peuvent pas regarder à côté… Moi, je vois qu’ils écoutent, mais comme il y a toujours une barrière qui empêche d’avancer, ça bloque ! Il y a des gens qui ont des bonnes intentions pour faire quelque chose, mais après ça bloque ! Écouter les pauvres, c’est pas facile, c’est même envahissant les pauvres. »
« Quand on est ensemble grâce à La Pierre d’angle, on n’est pas perdus, on est dans la lumière. Là, on nous donne une place : c’est ça la fraternité. La fraternité, c’est le travail de base ! Je peux dire ce que je sais et ce que je veux. Si les pauvres on n’est pas ensemble, la démocratie ça ne marche pas. »
« C’est pareil dans l’Église. Avant, je passais à l’église, j’étais dans mon petit coin, je faisais ma prière et je sortais. Maintenant on va ensemble. Sans des groupes comme le nôtre, on n’a pas de place dans l’Église ! Et le Christ a toujours été pour les plus pauvres et les rejetés. »
« Aujourd’hui à cause des gens intelligents, les théologiens, qui travaillent avec l’Église, on est mieux entendus. Mais il faut qu’on vérifie par rapport à tout ce qu’ils font, à tout ce qu’ils disent. Nous, on est réceptifs, on a besoin d’eux, on a besoin de l’Église. Alors, je dis qu’il faut aider l’Église à mieux recevoir les pauvres. On a tous besoin d’exister ensemble, les pauvres et les riches. »
« Dieu nous a choisis pour faire vivre les autres qui sont enfermés dans leur peur, cachés derrière la haie. J’étais comme ça avant, alors il m’envoie pour faire pour les autres aussi. »
« Pourquoi elle a été construite l’Église ? Et pour qui ? Mais c’est pour nous ! C’est ma maison, l’Église ! Pourquoi on ne me laisse pas rentrer dans ma maison ? »
« Le pape Léon, c’est pour lui qu’on travaille aujourd’hui. Il a besoin de nous parce que Dieu l’a choisi pour aller plus loin. »
Riches et pauvres, « il n’y a pas de mélange,
alors que les relations sociales, c’est la base ».
Un groupe du service diocésain de la diaconie de Toulouse : Paulette, Tania, Sonia, Michel, Arnaud, Sébastien.
« Le chrétien ne peut pas considérer les pauvres seulement comme un problème social : ils sont une “question de famille” ; ils sont “des nôtres.” La relation avec eux ne peut pas être réduite à une activité ou à une fonction de l’Église » (Dilexi te, n. 104).
« Ce n’est pas les pauvres qui sont un problème social, mais c’est la société qui devrait trouver des solutions qui permettent aux gens d’avoir une chance de s’en sortir, de remonter, de sortir de leur état de pauvreté. Les gens qui tendent la main sur le trottoir, on en voit de plus en plus. Donc les gens finissent par passer à côté d’eux sans les regarder, ça les dérange. Et le pire, c’est l’ignorance, car il n’y a plus de possibilité que les choses changent. »
« Ils sont une “question de famille” ; ils sont “des nôtres.” »
« On est tous frères et sœurs. On est tous des enfants de Dieu. On fait tous partie de la même famille.
Si j’ai un enfant qui tourne mal et va en prison, je ne l’abandonnerai pas. Ça ferait mal, mais je ne vais pas les juger parce que ce n’est pas à moi de juger. Je serai là pour eux. C’est comme dans la parabole de l’Enfant prodigue qui était parti dans un pays lointain, le père l’a réaccepté. Il a dit : “Mon fils”. Il l’a réintégré. Et l’Église, elle sait très bien le faire, donc il faut que la société fasse pareil. »
« La relation avec eux ne peut pas être réduite à une activité ou à une fonction de l’Église. »
« D’un côté, les pauvres, on souhaite les accueillir dans les paroisses. Mais il n’y en a pas beaucoup qui rejoignent l’Église, on les voit à la sortie, mais c’est rare qu’ils participent à la cérémonie, alors que des fois, ils sont croyants. D’un autre côté, à Toulouse, il y a une paroisse qui fait des petits déjeuners maison. Ils offrent des tartines, du café, puis les gens peuvent y aller, discuter, échanger. C’est super sympa. N’importe qui peut y venir. Mais les riches ne viennent pas. Il n’y a pas de mélange, alors que les relations sociales, c’est la base. »
« Dans l’Église, tout doit se faire dans l’accueil. Quand on est bien accueilli dans un café de l’amitié, dans une association, on a envie de revenir et d’y rester. Il faut montrer qu’on est chrétien. Par des actes. »
« Ces personnes en précarité ont soif de fraternité »
La théologienne Laure Blanchon.
Laure Blanchon, théologienne, professeure aux Facultés Loyola Paris, engagée dans le travail avec des personnes du Quart Monde, analyse les propos des trois groupes de La Flèche, Paris et Toulouse.
Que nous apprennent les personnes du Quart Monde de la relation à Dieu ?
Je suis saisie par la foi des deux femmes de La Flèche : « Je suis sûr qu’il nous aime toujours. » Leur certitude s’enracine dans leur expérience, même négative : « Il fallait que Dieu m’aime pour que je puisse traverser toutes ces épreuves. » Dieu agit concrètement dans leur vie.
Mireille et Véronique disent aussi le bouleversement qu’a été pour elles la rencontre avec Dieu : « J’ai été touchée en plein cœur », situant la relation à Dieu au fond de leur être, dans leurs émotions profondes.
Que disent-elles de la vie en Église ?
Pour les personnes du groupe de Paris, il est frappant de voir que le mot « pauvre » est totalement négatif dans une perspective sociale. Mais, relié à la Bible et à Jésus, « c’est de la tendresse », « une richesse du cœur »…
Ces personnes en précarité ont soif de fraternité, en Église et en démocratie, qui rend possible le collectif. Pour la construire, elles veulent « aider l’Église à mieux accueillir les pauvres ». Elles nomment deux moyens pour cela : leur travail avec les théologiens, qu’elles supervisent, et le lien qu’elles tissent entre l’Église et ceux qui sont encore plus à la marge. Très impliquées, elles ont conscience de leur rôle lié à leur expérience singulière.
Et sur la vie en société ?
Pour le groupe de Toulouse, le problème, « c’est la société » qui est en panne dans la recherche de solutions, refuse d’être dérangée et de sortir de l’ignorance, bloquant toute possibilité de changement.
Les membres du groupe en appellent eux aussi à la fraternité, qu’ils ne fondent pas sur la vie en Église mais sur la filiation en Dieu : « On fait tous partie de la même famille. » Une personne, imaginant son fils en détention, s’exclame : « Je ne l’abandonnerai pas. » Le groupe évoque alors la parabole de l’Enfant prodigue, y voyant Dieu qui « réaccepte », « réintègre », dit : « Mon fils ». Pour eux, la fraternité est inconditionnelle.
Cet accueil, l’Église « sait très bien le faire ». On voit ici la qualité de ce qu’ils vivent dans leur groupe ecclésial. Mais ils déplorent que, dans les paroisses, le « mélange » entre riches et pauvres ne se produise pas. Être chrétien pourtant, cela se montre dans l’accueil et « par des actes ».
